George Fenton : un gentleman au Barbican

george-fenton-1-150x150Si le nom de n’a guère de résonnance hors du petit monde de la musique de film, sa carrière de compositeur est pourtant émaillée d’œuvres importantes et de collaborations fructueuses avec des réalisateurs tels que Neil Jordan, Richard Attenborough, Stephen Frears ou encore Ken Loach. Son nom est associé aux grands succès populaires cinématographiques que furent Gandhi, Cry Freedom, High Spirits, Dangerous Liaisons (Les Liaisons Dangereuses), Ever After (A Tout Jamais) ou, plus récemment, les documentaires de la BBC The Blue Planet (La Planète Bleue) et Planet Earth (Planète Terre). Assister à une représentation publique des musiques composées pour le petit et le grand écran par le compositeur britannique était donc, en ce dimanche 7 juin, un événement à ne pas rater, surtout lorsqu’on sait que l’interprétation en était confiée au prestigieux London Symphony Orchestra.

 

Lors de la mini-conférence organisée préalablement au concert, nous avons pu rencontrer un humble, flegmatique et doté d’un humour très british, accompagné pour l’occasion par le réalisateur Stephen Frears. Les deux hommes ont évoqué ensemble à cette occasion leurs nombreux projets communs. Peu habitué à une telle exposition publique, Fenton nous confiera d’ailleurs, quelques minutes avant de monter sur scène, qu’il est terriblement nerveux à cette perspective.

 

La suite de Dangerous Liaisons qui ouvre le concert donne immédiatement le ton : c’est bien un musicien anglais qui en est l’auteur. Ses compositions sont empreintes de plusieurs siècles d’héritage musical de ses compatriotes, de Purcell à Elgar à en passant par Haendel et Vaughan Williams. Très élégante, cette première pièce qui synthétise avec inspiration le cadre historique et les enjeux dramatiques du film de Stephen Frears cède ensuite la place à une autre suite musicale, celle des partitions télévisuelles de The Jewel In The Crown, The Monocled Mutineer et surtout The Blue Planet. Une fanfare très british, une mélodie facétieuse dans la tradition de la musique populaire anglaise, un majestueux thème d’aventures maritime : trois pièces par lesquelles Fenton démontre avec brio l’étendue de son registre. Retentit ensuite Ever After, féérie costumée qui enchaine harmonieusement comédie légère (l’orchestre s’amuse visiblement beaucoup à interpréter les pizzicatos sautillants de la première section de la suite) avant de se fondre sans effort dans le magnifique thème romantique qui domine le film d’Andy Tennant. Fantaisie historique toujours, le score de Stage Beauty prend le relais, introduit avec enthousiasme par des percussions médiévales avant de renouer avec un classicisme exquis, le musicien incorporant même à sa composition quelques mesures de Purcell.

 

george-fenton-2-300x225Résonne alors au cœur du Barbican Hall Le Vampire, suite construite par à partir de sa musique rejetée pour Interview With The Vampire (Entretien avec un Vampire). A l’écoute de cette composition mélancolique, on comprend très vite la raison de ce rejet : si la musique de remplacement d’Elliot Goldenthal n’évoque que noirceur et désespoir, celle de Fenton est résolument romantique, soutenue par le chant éthéré et sensuel de Nicola Emmanuelle. Une vision de l’histoire du vampire Lestat qui ne correspondait de toute évidence pas à l’atmosphère recherchée par son réalisateur Neil Jordan. Autre style, même voix pour la chanson jazzy composée par Fenton pour le thriller China Moon (Lune Rouge) qui, malgré d’évidentes qualités et une interprétation sans faille de l’orchestre, apparaît pourtant un peu déplacée dans le programme de ce premier acte aux accents classiques et délicats. La première partie se termine alors sur la suite musicale de Land And Freedom, l’une des très nombreuses collaborations du compositeur avec son compatriote Ken Loach, qui entremêle sans accrocs la musique originale à la fois martiale et tragique de Fenton et une mélodie traditionnelle ibérique, pour s’achever sur une version presque héroïque de l’Internationale. Rien de vraiment surprenant dans ce patchwork lorsqu’on sait que l’action du film se déroule pendant la guerre d’Espagne. Les spectateurs quittent alors la salle avec une étonnante célérité pour peupler les comptoirs des multiples bars du Barbican Center, histoire de prendre des forces pour une chatoyante seconde partie.

 

Et c’est en fanfare que l’orchestre emplit de nouveau l’acoustique parfaite du Barbican Hall, entonnant celle, héroïque, de Valiant (Valiant : Pigeon de Combat) : une partition cuivrée et flamboyante qui se permet même de citer (peut-être d’un peu trop près) l’énorme The Sea Hawk (L’Aigle des Mers) d’Erich Wolfgang  Korngold. Puis la nostalgie s’installe avec Shadowlands (Les Ombres du Cœur), émanant tant de la musique victorienne de Fenton que des propres souvenirs du compositeur, puisque cette partition constituait jusqu’alors sa seule et unique collaboration avec l’illustre LSO. Entrainé par un duo de guitares bientôt rejointes par l’ensemble du corps orchestral, le très beau thème de Dangerous Beauty (La Courtisane) monte alors en un crescendo enthousiasmant devant une assistance désormais entièrement sous le charme. La musique du documentaire Beyond The Clouds lui succède, introduite par les sonorités étranges de l’ehru pour une pièce qui fusionne musique traditionnelle chinoise et  envolées orchestrales très occidentales. En lieu et place du fiddle énergique de la version présente sur l’album, un couple de flûtes celtiques entonne alors le thème principal de High Spirits. Le musicien y déchaine son orchestre dans une interprétation endiablée qui enflamme immédiatement l’enthousiasme d’un public conquis par la fraicheur et le dynamisme de cette pièce de résistance du répertoire de Fenton. Un autre instrument ethnique, le duduk si familier aux amateurs de musique de film, ouvre alors la suite musicale de Planet Earth, plus contemplative mais tout aussi enchanteresse que celle de son alter ego The Blue Planet.

 

george-fenton-3-250x300Pour conclure ce magnifique concert, Fenton assène le coup de grâce à un auditoire déjà fort ému. La suite de Cry Freedom, qui mêle avec un bonheur aussi rare qu’imprévisible chœur africain, guitare et basse électrique, piano (interprété par Fenton lui-même, qui donne aussi de la voix pour entonner une mélopée africaine), et un orchestre d’une puissance qui impressionne d’autant plus que ses musiciens sont en roue libre, leur chef les ayant laissés orphelins pour quelques minutes. La standing ovation qui s’ensuit est telle que cette pièce de dix minutes sera rejouée presque immédiatement en rappel. C’est peut-être d’ailleurs le seul regret de cette performance d’exception : pourtant dirigée à maintes reprises en concert par le compositeur, la suite de Memphis Belle aurait constitué une parfaite conclusion à cette belle sélection. Qu’importe, le spectacle a largement répondu aux attentes du public, preuve s’il en est besoin que le trac de l’artiste n’était vraiment pas justifié !

 

 

Remerciements: Emily Weir & Dvora Lewis.