Radio France célèbre la musique de film
Les concerts de musique composée pour le cinématographe se font moins rares dans l’Hexagone, et nous sommes les premiers à nous en réjouir. La représentation donnée ce 10 juin à l’occasion du Prix 2009 de la Sacem de la musique de film, remis à l’Argentin Leo Sujatovich pour Telepolis de son compatriote Esteban Sapir (le compositeur était très ému de ce prix), était une occasion particulière à plusieurs titres. Ce concert gratuit était interprété par un grand orchestre national dirigé par un jeune chef plein de fougue (Pablo Heras-Casado) et une soprane talentueuse (Gaëlle Mechaly), et se déroulait en présence d’une légende vivante de la musique : Henri Dutilleux. Le plus grand compositeur français encore vivant était là pour rendre hommage à la musique de Gabriel Yared, lauréat 2008 du prix de la Sacem pour Breaking And Entering (Par Effraction) du réalisateur Anthony Minghella. Un Yared très attaché à Henri Dutilleux (qui fut en son temps responsable à l’ORTF de nombreuses commandes demandées à des musiciens prestigieux), celui ci l’ayant encouragé à poursuivre sa formation de compositeur et à approfondir son sens de la scène et du spectacle.
Le jury était composé de Bruno Berenguer (chargé de production à Radio France et musicologue), Olivier Bernard (directeur de la division culturelle de la Sacem), Marc-Olivier Dupin (directeur de France Musique), Bruno Letort (producteur à France Musique), et des compositeurs Vladimir Cosma, Alexandre Desplat et Pierre Jansen. Etaient présentes d’autres personnalités incontournables, Gabriel Yared bien sûr, Laurent Petitgirard (président de la Sacem et grand défenseur des plus belles musiques pour l’écran), Stéphane Lerouge (notre génial éditeur national du patrimoine musical pour l’écran) et le tout nouveau président de Radio France, transfuge de Radio Classique, Jean-Luc Hees. On a pu également apercevoir Jean-Paul Rappeneau, dont le Bon Voyage reste un très beau témoignage de sa collaboration avec Yared.
Bénéficiant d’une présentation toujours jubilatoire et dynamique de Frédéric Lodéon, ce concert diffusé en direct sur France Musique nous a permis de partager pendant un peu plus d’une heure la plus belle des musiques : une suite de The English Patient (Le Patient Anglais), la création mondiale de la pièce pour soprane et orchestre Eternity, composée par Gabriel Yared en hommage à Anthony Minghella, puis une seconde partie dédiée à Bernard Herrmann avec le générique de North By Northwest (La Mort aux Trousses), une suite de Taxi Driver et une autre de Vertigo (Sueurs Froides).
La conception de ce programme constitue un véritable portrait de Gabriel Yared, à commencer par l’hommage rendu à un metteur en scène dont il était si proche. Introduire le concert avec The English Patient, c’était célébrer une rencontre artistique exceptionnelle entre un compositeur et un metteur en scène. Ce qui retient surtout l’attention dans cette suite, c’est l’idée du voyage : il s’agit à la fois d’un dépaysement géographique et d’un voyage intérieur. Le chant oriental de la soprane qui nous prend par la main, puis le chant pudique du cor anglais, les caresses des cordes, de la harpe dans un récit musical déroutant brassant l’influence de l’Orient, la beauté formelle de Bach et l’inspiration lyrique apparentée à Puccini proposent une introduction en douceur, apaisée, vers univers spirituel fort qui a unit deux artistes soucieux de beauté.
Eternity est bien la prolongation de cette univers. Il ne s’agit plus de faire appel à notre mémoire visuelle et affective, mais plutôt à notre imagination et à notre sensibilité. Cette pièce célèbre la mémoire d’un être cher, à travers la musique bien sûr, mais aussi la poésie d’Emily Dickinson, chantée par la soprane. Chaque moment musical traduit une émotion singulière, la nostalgie est certainement présente, mais des moments vifs et finement sculptés, rythmés, sophistiqués, semblent nécessaires au compositeur pour rendre compte de son souci de présenter une œuvre qui ne soit pas seulement un hommage et un souvenir mais une invitation à vivre une complexité émotionnelle. Le final, quant à lui, est une montée en puissance lyrique, comme une affirmation bouleversante, comme une célébration du travail accompli, un désir de perpétuer l’amour artistique, de conjurer la perte. Il est difficile de rendre compte de façon exhaustive de cette pièce, moment de générosité que le grand compositeur français a voulu partager ce soir avec le public. Une occasion unique d’approfondir l’émotion d’un artiste marqué par une rencontre hors du commun.
La deuxième partie de la représentation est plus familière aux cinéphiles mélomanes, même s’il est toujours exceptionnel de redécouvrir en concert, en France, la musique de Bernard Herrmann, le compositeur de cinéma que Gabriel Yared admire le plus, et nous lui devons très certainement cet honneur. Nous avons donc vibré en direct avec l’orchestre sur le fandango de North By Northwest, la noirceur nocturne et urbaine de Taxi Driver et l’apothéose de Vertigo, ce générique hypnotique, cette séquence angoissante de la tour, un James Stewart proche de la chute mortelle, et enfin la passion de la scène d’amour qui porte la musique comme un feu intérieur, le cœur ardent de notre cher Benny (selon l’expression fameuse de son biographe Steven C. Smith), son clin d’œil à l’excès romantique et mythologique Wagnérien, celui de la passion absolue de Tristan et Isolde, une passion transformée, transfigurée, à la fois douloureuse et impossible mais finalement bouleversante.





