Le Guide des Compositeurs de Musique de Film

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Livres • Publié le 15/01/2018 par

Guide des Compositeurs de Musique de Film CoverLE GUIDE DES COMPOSITEURS DE MUSIQUE DE FILM (2017)
Auteurs : Vivien Lejeune & Romain Dasnoy
Langue : Français
Format : Relié | 250 pages
Éditeur : Ynnis Edition

 

4 Stars

Rayez de votre mémoire le papier bon marché et l’ascétisme iconographique, marque distinctive des ouvrages marchant sous la férule d’universitaires au sérieux papal, dont les études sur la musique de film doivent bon gré mal gré s’accommoder. Plutôt que de manger lui aussi son pain noir, Le Guide des Compositeurs de Musique de Film parade avec une légitime fierté dans ses plus beaux habits de lumière. Sur la reliure luxueuse, à elle seule une invitation qu’on ne saurait refuser à vagabonder d’une page à une autre, la muselière d’Hannibal Lecter, les mâchoires béantes du T-Rex de Jurassic Park et moult idéogrammes à l’immédiate force d’évocation s’inscrivent en relief dans un tourbillon bleu nuit de triples croches et de clefs de sol. Avant même d’avoir avidement feuilleté le livre, l’on a déjà acquis la certitude, que la suite confirmera largement, de tenir entre nos mains un rutilant livre d’images. Preuve en est que la musique pour l’écran, calfeutrée par le monde de l’édition dans d’austères carcans, peut également engendrer des objets qui ressemblent à des caprices.

 

Comme le titre, d’un pragmatisme à l’épreuve des balles, le laissait deviner, la chose se présente sous forme d’un vaste trombinoscope, où s’érigent, de-ci de-là, des cloisons curieusement nommées : les incontournables, les indispensables, les inclassables… Les critères ayant présidé à ces distinguos ainsi qu’à leur contenu apparaissent vite assez nébuleux, et nous plongent même dans une abyssale perplexité lorsque, parvenu à la section  « Les immanquables », l’on découvre Elliot Goldenthal, immense compositeur faut-il le rappeler, flanqué pour voisins de chambrée du menu fretin Ramin Djawadi et Randy Edelman. Au gré d’un abécédaire parfois facétieux, les auteurs Vivien Lejeune et Romain Dasnoy, glorieux anciens du magazine Cinefonia, jubilent tels de sympathiques garnements à verser encore un peu d’huile sur le feu toujours brasillant des vieux antagonismes. John Williams et Hans Zimmer, ces monolithes démesurés du système hollywoodien, que des hordes de béophiles enragés ne cessent d’opposer en de sanglants affrontements alors que les deux hommes sont aussi dissemblables que le jour et la nuit, voient ainsi la pagination jeter leurs noms au coude-à-coude. Quant à Bernard Herrmann, aussi soupe au lait qu’il était incommensurablement talentueux, c’est à peine si l’on ose imaginer la colère noire qu’il aurait piquée en réalisant que son petit chapitre emboîte immédiatement le pas à celui de Jerry Goldsmith, à qui il ne prédisait que basses besognes et voies de garage.

 

L’animosité de l’ombrageux Bernie à l’encontre du grand Jerry fait d’ailleurs partie des nombreux encarts essaimés au fil du livre, qui relatent toutes sortes d’anecdotes. Aux antipodes des dissections érudites, mais souvent un brin rébarbatives, semblant faire exclusivement du gringue aux gens de la profession et aux coupeurs de cheveux en quatre, le présent guide avoue un net penchant pour les citations tantôt cocasses, tantôt éclairantes, les hauts faits de carrière et les parcours mélomanes ponctués de belles rencontres. Les analyses frappées au coin du bon sens ne manquent cependant pas, et interviennent parfois même à temps pour disperser comme l’on ferait d’une volée de moineaux les énumérations stériles de titres. Le style de nos duettistes fait donc l’économie d’un jargon par trop hermétique à l’endroit du néophyte, mais ne se roule pas davantage dans les bouffissures d’un lyrisme post-Dreams to Dream…s. Chaque compositeur invité à prendre part à la danse devait de toute évidence jouir d’égard sensiblement égaux à ceux de ses nobles confrères, loin de l’hagiographie béate et des couteaux plantés dans le dos, écueils redoutables s’il en est.

 

Guide des Compositeurs de Musique de Film

 

Mission accomplie, de l’avis de l’humble auteur de ces lignes. Les esprits chagrins s’occuperont sans doute de faire entendre un tout autre son de cloche. Enfin, vitupéreront-ils, il y a là du sacré beau linge ! Tous ces noms prestigieux n’appelaient rien moins que des dithyrambes en cascade et des génuflexions répétées, jusqu’au trop-plein qui cisaille les genoux et rompt l’échine ! Mais au-delà des préférences personnelles de Lejeune et Dasnoy, la grande farandole des compositeurs dessine peu à peu les linéaments d’une cinéphilie d’obédience clairement hollywoodienne, en laquelle bon nombre des béophiles d’aujourd’hui, initiées aux ritournelles de pellicule par l’oncle Sam, reconnaîtront leurs propres souvenirs. Il s’en trouvera beaucoup pour applaudir les choix qu’un tel ouvrage, qui n’aspire pas le moindrement à l’exhaustivité, se devait d’opérer, quand d’autres, inévitablement, laisseront pendre une lippe maussade face à des manques jugés criminels. Les pays de l’Est, où les trésors fourmillent pourtant, font à quelques exceptions près figure de terra incognita ; l’Espagne, vieux de la vieille et nouvelle garde confondus, tient tout entière dans un minuscule carré dévolu à Javier Navarrete ; Cinecittà n’a dépêché sur les lieux qu’une poignée de ses figures cultes, Morricone bien sûr, les Goblin ou Rota ; le gargantuesque catalogue indien, condamné jusqu’à la consommation des siècles à n’être qu’un phénomène local, est demeuré coi sur son étagère poussiéreuse ; et même si la France, généreusement lotie, serait bien mesquine de se plaindre, les ratiocineurs patentés ne devraient pas manquer de demander des nouvelles des grands absents Philippe Sarde, Claude Bolling ou Michel Magne.

 

Il n’empêche, en marge des avenues pavées de marbre où se rencontrent les géants de la musique de film et leur flopée d’épigones, le livre, n’écoutant que sa bravoure, s’en va parfois bourlinguer le long d’inattendus sentiers. Dans ces flaques d’ombre se cachent Joseph Koo, le compositeur des premiers succès de Bruce Lee et des Syndicat du Crime de John Woo, le très oublié Michel Michelet (auteur, nous apprend la plus spectaculaire coquille de l’ouvrage, du « typique » indien de Fritz Lang), Manuel Esperón et sa filmographie mexicaine plus interminable encore qu’un rouleau de parchemin, et même l’illustre inconnu Eddie Wang, dont on peut cependant douter qu’il ait réellement alimenté une industrie hongkongaise encline, durant ses heures de gloire, à cambrioler les partitions occidentales sans aucune vergogne. Autant d’invités surprise qui enrichissent d’appréciables nuances une palette déjà barbouillée des couleurs de l’arc-en-ciel.

 

Par quelque admirable tour de passe-passe, l’orientation grand public voulue d’emblée ne s’en trouve nullement amoindrie. Mieux, ces touches d’éclectisme bienvenues achèvent une bonne fois d’écarter Le Guide des Compositeurs de Musique de Film d’une outrancière vulgarisation, autre péril mortel auquel succombèrent jadis des livres similaires ayant adopté pour points cardinaux les Bee Gees dans Saturday Night Fever et les bandes-son façon jukebox prisées par Tarantino. Pour cet équilibre qu’il nous brûle les lèvres de qualifier de miraculeux, pour l’enthousiasme jamais pris en défaut de Vivien Lejeune et Romain Dasnoy, pour la douce flatterie que prodiguent à nos yeux embués son faste d’illustrations (bien qu’une vérité cruelle contraigne à souligner que certaines d’entre elles ne flanquent pas le compositeur idoine) et pour beaucoup d’autres choses parfaitement délectables, voici un ouvrage à même d’embraser la convoitise de tout béophile digne de cette appellation.

 

Guide des Compositeurs de Musique de Film

Benjamin Josse

Benjamin Josse

Rédacteur
Les temps changent. A l'heure de la communication instantanée et du joug de la téléphonie mobile, on ne trouvera plus grand-monde pour s'étonner d'entendre quelque quidam dégingandé soliloquer à haute voix. Aussi incroyable que cela paraisse, il fut une époque où ces effusions publiques aimantaient moult moues désapprobatrices et sourcils orageusement froncés, à plus forte raison quand l'objet de tous ces regards courroucés fredonnait (mal) le thème de The 7th Voyage Of Sinbad et s'essayait (pour un déplorable résultat) à imiter les glouglous burlesques de La Soupe aux Choux. C'est ainsi que de fil cassé en aiguille tordue, le mal-aimé Benjamin trouva refuge dans le giron d'UnderScores, merveilleuse terre d'asile où, depuis lors, il se consacre à l'égoïste satisfaction des vices précités, et d'autres plus condamnables encore. Le moindre, assurément, n'étant pas de larder d'aiguilles trempées dans du curare une poupée grossièrement faite à l'effigie de Hans Zimmer, sa Némésis de toujours (« Si j'arrivais seulement à lui flanquer des cors aux pieds, je serais le plus heureux des hommes », confesse-t-il, l'oeil torve). Parce qu'il lui faut bien gagner sa croûte, ou plus exactement les quignons de pain moisis que le maître des lieux condescend à lui jeter pour tout salaire, il rédige de loin en loin d'étranges amphigouris dédiés à des scores d'exotique provenance. Ses collègues sont incrédules et les lecteurs baillent d'ennui, mais aux dernières nouvelles, il n'a pas l'intention de fermer boutique...
Benjamin Josse
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