Dick Tracy (Danny Elfman)

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Disques • Publié le 16/02/2017 par

Dick TracyDICK TRACY (1990)
DICK TRACY
Compositeur :
Danny Elfman
Durée : 103:57 | 79 pistes
Éditeur : Intrada

 

5 Stars

Warren Beatty voulait-il faire de son film Dick Tracy une comédie musicale ? Si on considère l’œuvre finie, on peut légitimement se poser la question. En effet, début 1990, l’acteur/réalisateur, alors attaché au projet, demande au célèbre Stephen Sondheim (entre autre parolier de West Side Story et compositeur du musical Sweeney Todd) de s’atteler à la composition de chansons swing/jazz dans la veine du répertoire des années 1930. Ces chansons, Beatty veut les utiliser pour illustrer les numéros chantés qui prennent place dans le cabaret du méchant de l’histoire, un certain Big Boy Caprice, interprété avec un grand sens du cabotinage par Al Pacino.

 

A mesure que le budget du film enfle, atteignant au final quatre fois la somme prévue au départ (soit un peu plus de 100 millions de dollars – pour comparaison, le gros succès de l’année précédente, Batman, n’en avait couté « que » 50), les exigences du plus grand séducteur d’Hollywood deviennent préoccupantes. Outre le commissionnement de Sondheim aux chansons, le casting s’enrichit des noms des plus grandes stars de l’époque (Al Pacino, Dustin Hoffman et Madonna), des gloires d’antan y font une apparition remarquée comme James Caan en truand italien ou Dick Van Dyke, le petit ramoneur de la comédie musicale (tiens, tiens…) Mary Poppins, grimés sous le maquillage oscarisé (devant Edward Scissorhands et Cyrano de Bergerac la même année) de John Caglione et Doug Drexler.

 

Dick Tracy (Warren Beatty)

 

Au rayon des Academy Awards décernés au film de Beatty, citons ici la direction artistique et les décors impeccables de Richard Sylbert (Chinatown, c’est lui), et la photographie au parti-pris original de Vittorio Storaro, collaborateur attitré de Bertolucci. Storaro, à la demande de Beatty, utilisera en effet une palette de sept couleurs (essentiellement le jaune, le vert, le bleu et le rouge, sans nuances, afin de rendre hommage aux planches de BD du créateur de Dick Tracy, Chester Gould). Le film de Warren Beatty est visuellement très accrocheur, embelli par les influences de l’Art Déco et de l’expressionnisme allemand des années 30. Dick Tracy remporte également un autre oscar (le troisième et dernier) pour la meilleure chanson originale (de Stephen Sondheim, donc), en l’occurence Sooner Or Later, interprétée par une Madonna chaude comme la braise sur des arrangements qui lorgnent fortement vers George Gershwin, arrangements que l’on retrouve notamment dans l’endiablé et référencé More.

 

Voulant mettre toutes les chances de son côté et donner à son film le plus d’originalité possible, Warren Beatty fait appel à Danny Elfman, dont le Batman wagnérien et gothique marqua les esprits l’année précédente. Pianiste averti, Beatty met un point d’honneur à ce que la musique de son film soit soignée et, si possible, porte une signature distinctive. Elfman, aidé par son orchestrateur habituel, Steve Bartek, et sa chef d’orchestre Shirley Walker, accouche d’un thème musclé, lumineux, aux antipodes de son Batman, en forme de marche un peu hésitante (les 4 premières notes, des noires – Do-Sol-Mi bémol-Do, épousent le rythme, puis sont suivies d’un accelerando), comme pour souligner les deux versants de son héros, un Dick Tracy épris de justice, inflexible quand il s’agit de faire respecter la loi, mais maladroit quand il lui faut avouer son amour pour Tess Truehart, la femme qui l’épaule depuis toujours. Elfman écrit d’ailleurs ici probablement une de ses meilleures mélodies pour la dulcinée de Tracy, très épurée, rendant hommage de manière très directe et néanmoins subtile à la Rhapsodie In Blue de Gershwin (superbe Love One). Il faut noter tout de suite que la musique d’Elfman, malgré les nombreuses scènes d’action, reste étonnamment mélodique. Il va sans dire que son style punchy fait merveille lorsque notre héros distribue les swings et les uppercuts dans les mâchoires serrées des malfrats de tout poil (écoutez pour cela le percutant The Chase ou le bondissant Rooftops). La musique d’Elfman, souvent emplie d’audaces rythmiques, se révèle fort jouissive, notamment par l’intervention des timbales et de la caisse claire couplées aux cuivres, comme dans le formidable The Story Unfolds ou le charlestonesque Crime Spree.

 

Big Boy Caprice (Al Pacino)

 

Il n’est sans doute pas nécessaire de s’adonner à une taxinomie des titres de ce double album édité par Intrada. On peut cependant avancer qu’il déroge à la ligne éditoriale que Doug Fake, tête pensante du label, s’évertue à produire de projet en projet : à savoir une présentation de l’œuvre complète avec les morceaux jusque là inédits puis, relégués à la fin du programme, les versions alternatives. Ici, rien de cela : le premier disque débute en effet par la reprise des 35 minutes du « score album » produit à la sortie du film en 1990. Puis on bascule dans une version du score original tel qu’entendu dans le film, à ceci près que les pistes alternatives et les versions écartées (souvent nombreuses, Warren Beatty ayant retravaillé son montage jusqu’à la dernière minute) sont placées juste après les titres originaux. On a donc fréquemment droit à deux ou trois variations qui se suivent. Pour l’anecdote, Beatty demanda au compositeur de revoir certains de ces morceaux alors que ce dernier était en tournée avec son groupe Oingo Boingo, à l’autre bout des Etats-Unis, et Elfman dut effectuer lesdits changements par téléphone ! Mais, assez incroyablement, l’écoute reste très fluide, grâce notamment à une certaine variété dans les orchestrations.

 

Les morceaux non retenus (souvent au profit des chansons de Sondheim) dans le mixage final valent souvent leur pesant d’or (on pense notamment au jazzy Kid Montage ou au survolté et co-composé par Shirley Walker Boiler Go Boom!). La remasterisation de l’ensemble du score permet une dynamique assez large avec une emphase notable sur les percussions. Le doux friselis des baguettes sur les cymbales de la batterie produit ici un son légèrement mis en avant. Mais les cuivres et les cordes ne sont point en reste pour autant. Le travail de l’ingénieur du son Dennis Sands est, de ce point de vue, totalement remarquable. Elfman, sous doute pris par le temps et les incessantes modifications de montage opérées par Beatty, nous gratifie aussi  d’une curiosité : le morceau non retenu Slimy D.A. figurant sur le second disque emprunte plusieurs mesures entières à son Darkman de 1990 (écoutez la mélodie cuivrée à 1:09, directement tirée de Woe The Darkman Woe) !

 

Comic book fantasy

 

Au final, ce double CD nous permet d’entendre bon nombre de variations et d’inédits (environ 70 minutes) qui rendent justice au travail difficile qu’Elfman a dû fournir pour satisfaire son metteur en scène. Le compositeur a écrit une musique bien plus fine et délicate qu’il n’y parait, surtout lorsqu’il s’agit de montrer à l’écran les sentiments que Tracy et Tess éprouvent l’un pour l’autre (Elfman, toujours très à l’aise lorsqu’il faut être sur la corde raide entre sentimentalisme exacerbé et kitch, s’en sort haut la main). Outre un thème percutant pour Tracy et une mélodie sublime pour Tess, le compositeur avait la lourde tâche d’écrire un troisième thème pour Breathless Mahoney (Madonna), qui se voulait à la fois sulfureux, mystérieux et fragile (un équilibre délicat s’il en est !). Ce thème devait établir une filiation avec celui, utilisé avec beaucoup de parcimonie, de l’énigmatique Blank car (attention, spoiler) Breathless et ce dernier sont en fait la même personne. Elfman s’en acquitte subtilement par l’emploi de sections de cordes superposées, notamment lorsque, languide, Breathless est démasquée.

 

Fréquemment regardée, à tort, comme le cousin éloigné de Batman, l’œuvre de Warren Beatty, flirtant avec le ton de la comédie musicale, est en fait beaucoup plus que cela. Presqu’un exercice de style, la musique de Danny Elfman, quant à elle, y est souvent plus passionnante qu’il n’y parait de prime abord, surtout dans les détails qu’Elfman expose à l’auditeur qui aura la patience de décrypter le langage à la fois rétro et terriblement moderne de la partition produite. Et pour cela, nous pouvons saluer et remercier, une fois de plus, l’initiative d’Intrada.

 

Photo de famille des méchants de l'histoire

Christophe Maniez

Christophe Maniez

Alors à l'orée de l'adolescence, au début des années 80, le jeune Christophe découvre à la télévision, coup sur coup, deux chefs d'œuvre qui marqueront son esprit à jamais. Le premier, Rocky, fait naitre en lui la jubilation par les mélodies riches en émotion de Bill Conti, devenu maintenant un de ses compositeurs fétiches. Le second, Vertigo d'Alfred Hitchcock, le plonge dans la musique du géant Bernard Herrmann, par le biais d'une partition pleine de mystère et de romance. Puis c'est l'escalade : il est tellement absorbé par la puissance des plus belles pages de la musique de film qu'il en vient à étudier de plus près le solfège et la composition (en quasi autodidacte, d'où son niveau plutôt moyen). Durant les mois suivants, il découvre John Williams et son Return Of The Jedi au cinéma. Transporté par la musique, il devient rapidement fan de ce compositeur. Son cercle de connaissances s'élargit et il en vient, plus tard, à admirer James Horner (un autre de ses compositeurs préférés) et Franz Waxman, notamment. Et puis, en 1989, c'est la claque : alors que tout le monde s'éclate sur la Bat Dance de Prince, il n'a d'oreille que pour les notes du Batman de Danny Elfman (par ailleurs, un des premiers CDs qu'il achète). Depuis lors, son amour pour la musique du compositeur attitré de Tim Burton ne s'est jamais démenti. Aujourd'hui, Christophe erre dans les couloirs obscurs d'UnderScores où il peut disputer le bout de gras avec d'autres êtres atteints du même syndrome que lui. Et l'aventure continue...
Christophe Maniez
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