Lair (John Debney & Kevin Kaska)

Le dernier maître de Lair

Disques • Publié le 16/05/2014 par

LairLAIR (2007)
LAIR
Compositeurs :
John Debney & Kevin Kaska
Durée : 115 | 39 pistes
Éditeur : La-La Land Records

 

5 Stars

Les lecteurs fidèles d’UnderScores le savent bien : rendre pérenne la noblesse évocatrice de la musique de film est une de nos ambitions sacrées. Cette croisade, nous nous sommes promis de la conduire vaillamment pour qu’enfin, nos compositeurs préférés cessent de n’être qu’une ligne anonyme parmi les crédits du générique et soient reconnus par tous à leur inestimable valeur. Mais à foncer bille en tête dans la muraille des préjugés, il nous est parfois arrivé d’oblitérer la peu glamour réalité des faits : les musiciens de cinéma, moins bohèmes romantiques que mercenaires cuirassés, sont avant tout là pour suivre les modes sans renâcler et dire amen aux instructions même les plus non-sensiques dictées par leurs employeurs. Sauf cas de figure privilégié, ces types ne triment pas moins que des ouvriers pour gagner leur croûte. Sans nul doute, John Debney est de cette espèce-là. On le lui a d’ailleurs reproché en maintes occasions, comme si son indubitable maîtrise de l’orchestre, qui suffit seule à le distinguer des analphabètes de la double croche dont la profession est infestée, aurait dû lui ouvrir des portes plus glorieuses. Les béophiles déçus en veulent pour preuve le fracassant Cutthroat Island. A une époque où Jack Sparrow n’était pas encore passé par là, Debney avait relevé l’immense défi de ressusciter la gloire oubliée du swashbuckler, plus précisément ici du film de pirates. Et avec quel panache ! Quelle flamboyance !

 

Lair

 

Malgré ce prodigieux effort, le four mémorable du film a eu tôt fait de renvoyer le compositeur dans le giron douillet de la comédie familiale, vrai épicentre de sa carrière. Laquelle, pensait-on alors, ne risquait pas de lui offrir avant longtemps une autre occasion de briller d’un éclat aussi intrépide. Et en effet, près de vingt ans plus tard, Debney n’a toujours pas hérité du projet miracle qui lui permettrait de précipiter une nouvelle fois la meute symphonique à la curée. Ou du moins, est-il resté bredouille dans le cadre strict du cinéma. Qui eût cru que le jeu vidéo serait sa planche de salut ? Certainement pas ceux pour qui cette industrie doit encore s’accommoder des bips archaïques des années 80 et des boucles sonores s’enroulant ad nauseam sur elles-mêmes. Debney, lui, a pris conscience de son formidable potentiel en découvrant les partitions de Michael Giacchino pour la saga guerrière Medal Of Honor. Les références appuyées mais toujours spectaculaires de son confrère, façon « Indiana Jones doit sauver le soldat Ryan », l’ont d’ailleurs enthousiasmé au point qu’il a également fait du vénérable John Williams la muse qui escorterait son entrée dans l’univers vidéoludique. Pas la pire des initiatives, sachant comme Lair est éloigné du petit soft bricolé dans la grande tradition du système D.

 

Mais jugez-en plutôt. Avec son décor fantastico-médiéval, ses haines claniques immémoriales et ses joutes aériennes à dos de dragon, le titre du studio Factor 5 est un morceau bigrement ambitieux d’heroic fantasy qu’il semblait on ne peut plus approprié de fondre dans une musique aux largesses démesurées. Avec les pleins pouvoirs et les langues de feu dardées par le London Symphony Orchestra à sa disposition, Debney, comme à l’époque de Cutthroat Island, partait à l’aventure puissamment caparaçonné. Et il n’était pas seul. Lui aussi enfant de John Williams, comme l’atteste tout particulièrement sa symphonie Majestic Journey, le jeune Kevin Kaska (25 ans en cette année 2007) a su donner la réplique à son expérimenté compagnon d’armes avec une verve impétueuse. C’est tout à son honneur, considérant que pas mal de vieux briscards ayant abondamment roulé leur bosse auraient pu être paralysés par un sentiment d’impuissance à l’idée de suivre les traces d’un Main Title homérique, que Debney jette à la figure du joueur venant de débuter une partie. Ce thème, rayonnant d’une majesté farouche, gorgé de cuivres célébrant les noces orgiaques de l’acier et des flammes, est le plus beau symbole de l’imagination chauffée à blanc des deux hommes, qui ont su voir au-delà des amas graphiques, parfois grossiers, pour plonger à corps perdu dans le bouillonnement des mythes et des légendes.

 

Lair

 

C’est là, pourtant, un univers ressassé d’innombrables fois par de nombreux autres compositeurs, et souvent dans l’unique but d’amalgamer mécaniquement les clichés du genre. Quand on connait l’inclination proverbiale de John Debney à jouer les pique-assiette dans le grand banquet d’Hollywood, il était à craindre qu’il se cantonne à dérober ça et là de grosses portions de scores estampillés sandales et sorcellerie, pour un résultat au professionnalisme tiède. Force est d’admettre que la méthode, ici, n’a pas varié d’un iota. Williams, dont le survolté Duel Of The Fates de The Phantom Menace n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd, fait donc office de porte-étendard de luxe. Le plagiat servile n’est pourtant pas à l’ordre du jour, et un morceau tel que Diviner’s Battle, peut-être la plus féroce contribution de Kevin Kaska, tremblant sur toute sa longueur des scherzos virtuoses d’Indiana Jones And The Temple Of Doom, prouve surtout que notre tandem de compositeurs avait bien autre chose en tête que de placidement s’acquitter du cahier des charges. Allumer puis entretenir par tous les moyens possibles le monstrueux brasier qu’est Lair, voilà leur véritable objectif. Alan Silvestri, avec son fameux style au phrasé heurté dont les amateurs d’action musclée se régalent, était tout désigné pour se jeter dans la mêlée, alors pourquoi s’offusquer de sa visible influence ? Vouerait-on le projet aux gémonies du fait que Miklos Rozsa, l’empereur des fresques faites monuments, l’a nettement contaminé par son goût du gigantisme ? On ne fera pas montre d’autant de mansuétude, en revanche, quand le Love Theme (notons au passage la roublardise du track listing qui le prétend inédit, alors qu’il s’est simplement agi de rebaptiser Civilization Theme, disponible en téléchargement lors de la sortie du jeu), nourrissant déjà une douce parenté avec celui de The Mask Of Zorro, se termine dans un pur élan de gratuité par les quatre notes du motif de la 1ère symphonie de Rachmaninov… ou, si l’on préfère, du Thème de la Mort, ainsi que l’ont tendrement nommé les aficionados de James Horner.

 

Lair

 

Se livrer plus avant, dès lors, à ce trop pointilleux jeu des sept erreurs n’aurait aucun sens. Ce ne serait en tout cas pas charitable envers Debney, lui qui s’est bien gardé de prendre de haut le monde vidéoludique, terre de tous les vices aux yeux de ses détracteurs. Le manichéisme, régulièrement cité au rang de ses pires travers (exactement comme pour l’heroic fantasy, d’ailleurs), a été gommé avec soin par les développeurs de Lair, et la musique s’en fait le miroir réfléchissant dès que l’occasion se présente. Rohn, le personnage qu’il est donné au joueur d’incarner, a par exemple tout du héros immaculé, ce que son thème, variation altière autour du Main Title, souligne avec éloquence. Mais son peuple, les Asyléens (les gentils, en toute logique), est inféodé à un chef dont le retentissant Diviner’s Theme, asséné à coups répétés comme sur une enclume, évoque davantage un redoutable guerrier ivre de pouvoir que la sagesse spirituelle dont il se prétend investi. Si l’on se fie à la mauvaise presse que le jeu a récoltée, les joueurs, tout accaparés qu’ils étaient à pester (non sans raison) après une maniabilité au petit bonheur et un système chaotique de caméra, n’ont guère prêté attention à l’étonnante porosité des frontières entre le Bien et le Mal. Ainsi, flanqué du lourd martèlement de cuivres belliqueux qui porte son nom, Loden s’en prend violemment à son ancien frère d’armes Rohn, a qui il ne peut pardonner d’avoir trahi la cause du Diviner.

 

Dans la peau d’un héros asyléen, le gamer, d’ordinaire pas du genre à chercher midi à quatorze heures, ne pouvait d’emblée que considérer le camp ennemi de son avatar comme un ramassis de méchants à éradiquer sans pitié. Mais les scénaristes ont tout autrement imaginé les Mokai, honorés par John Debney d’un thème poignant. On pourrait, à ce propos, trouver surprenant, si ce n’est anachronique, qu’un lamento accordé au féminin épouse délicatement la voix mélancolique d’un instrument aussi typé que l’erhu. Mais à l’inverse de kyrielles d’œuvres de fantasy, Lair, au lieu de prendre racine dans un univers de pure imagination, déroule son intrigue au milieu des vestiges nettement orientaux d’un monde fort voisin du nôtre. The Search For Food ouThe Last Straw, parmi d’autres échantillons, appuient un peu plus l’idée d’une sinité maculée d’une inconsolable tristesse. Mais qu’on ne fasse pas fausse route ! Confinés dans d’inhospitaliers lopins de terre, les Mokai n’ont rien d’agneaux sans défense attendant qu’on vienne les égorger. Return To Mokai City, coupé en deux segments distincts, les pare d’abord d’une véritable noblesse, où les bois artistement ouvragés font écho à la fierté de ceux qui ont tout enduré, avant que la seconde partie n’éclaire avec une rugueuse frontalité leur tempérament belliciste.

 

Lair

 

Tout ce petit monde dispersé sur l’échiquier, il ne restait plus aux duettistes Kaska et Debney qu’à déchaîner les enfers. Et dire qu’ils ont mis tout leur cœur à la besogne relève de l’euphémisme. Les multiples grondements d’action, qui se dressent tels de vertigineux à-pics, témoignent d’une euphorie symphonique que l’actuelle musique de film, claquemurée dans ses habitudes électro-crachouillantes, n’a même jamais rêvée. Firestorm, pourvu d’un titre qui lui sied à ravir, pourrait être le meneur de cette horde spectaculaire, dont il exalte sans retenue les généreuses bases thématiques (il n’est pas question ici d’un raffut bête et méchant), la dimension chorale retentissante et le travail pour le moins massif effectué sur les percussions. Cette veine épique, celle-là même d’où naissent les histoires fabuleuses de héros plus grands que nature, a trouvé en John Debney un ambassadeur finalement plus capable que le pourtant furibond Kevin Kaska qui, en comparaison, fait parler la poudre dans un esprit davantage proche de la série B. Un domaine où le compositeur excelle, qu’on se le tienne pour dit : les assauts de cordes de Final Attack font montre d’une frénésie qui n’est pas sans rappeler Total Recall, pas vraiment le truc le plus mou qu’on ait entendu de mémoire de béophile.

 

Il reste que c’est Debney, et lui seul, qui commande l’époustouflante charge finale, sonnée par les éruptions de Battle For Asylia et conduite à tire-d’aile (de dragon, ça va de soi) jusqu’à un Epilogue aux proportions cyclopéennes. Les thèmes charnières des Asyléens et des Mokai, qui se succèdent doucement au lieu de s’entrechoquer, prennent ici toute leur envergure, laquelle n’aurait peut-être pas secoué notre échine du même frisson si les membres chevronnés du London Symphony Orchestra n’avaient pas donné libre cours à leur ardeur. Aucune des diverses représentations concertantes de Lair à travers le monde n’a pu renouer avec cette écarlate passion, comme le double album édité par La-La Land nous invite, en toute fin de programme, à le vérifier sur pièces. La suite donnée par l’Orchestra Filarmonia and Ziryab Choir, à l’occasion des BSO Spirit Awards, s’avère mouchetée de saccades de cuivres au synchronisme parfois chancelant. Et la fibre épique de s’en trouver un tantinet démaillée… Mais les violentes pulsions de l’œuvre sont là, toujours perceptibles, qui triomphent in fine de séances de répétition qu’on imagine spartiates et des hoquets en résultant dans l’interprétation. Car sans doute les musiciens n’avaient-ils pas vu autre chose qu’un grand privilège à se laisser étourdir par les arômes de cuir huilé, de soufre enflammé et d’ozone crépitant qu’exhale à profusion Lair, fleuron pour l’éternité de l’aventure guerrière.

 

Lair

Benjamin Josse

Benjamin Josse

Rédacteur
Les temps changent. A l'heure de la communication instantanée et du joug de la téléphonie mobile, on ne trouvera plus grand-monde pour s'étonner d'entendre quelque quidam dégingandé soliloquer à haute voix. Aussi incroyable que cela paraisse, il fut une époque où ces effusions publiques aimantaient moult moues désapprobatrices et sourcils orageusement froncés, à plus forte raison quand l'objet de tous ces regards courroucés fredonnait (mal) le thème de The 7th Voyage Of Sinbad et s'essayait (pour un déplorable résultat) à imiter les glouglous burlesques de La Soupe aux Choux. C'est ainsi que de fil cassé en aiguille tordue, le mal-aimé Benjamin trouva refuge dans le giron d'UnderScores, merveilleuse terre d'asile où, depuis lors, il se consacre à l'égoïste satisfaction des vices précités, et d'autres plus condamnables encore. Le moindre, assurément, n'étant pas de larder d'aiguilles trempées dans du curare une poupée grossièrement faite à l'effigie de Hans Zimmer, sa Némésis de toujours (« Si j'arrivais seulement à lui flanquer des cors aux pieds, je serais le plus heureux des hommes », confesse-t-il, l'oeil torve). Parce qu'il lui faut bien gagner sa croûte, ou plus exactement les quignons de pain moisis que le maître des lieux condescend à lui jeter pour tout salaire, il rédige de loin en loin d'étranges amphigouris dédiés à des scores d'exotique provenance. Ses collègues sont incrédules et les lecteurs baillent d'ennui, mais aux dernières nouvelles, il n'a pas l'intention de fermer boutique...
Benjamin Josse