Troll (Richard Band)

Histoires Troll(es)

Disques • Publié le 05/09/2010 par

TrollTROLL (1986)
TROLL
Compositeur :
Richard Band
Durée : 37:21 | 5 pistes
Éditeur : Intrada

 

4 Stars

Aux yeux de l’amateur transi de musique de film comme de ceux du simple néophyte ne connaissant du genre que les classiques immortels, il y a bien peu de chances que les frères Band, Charles et Richard, trônent au firmament des plus somptueuses collaborations entre réalisateur et compositeur. Littéralement éclipsés par les tandems mythiques que forment Spielberg et Williams, Leone et Morricone ou Burton et Elfman, nos deux lascars, adoubés par leur père Albert, font pourtant les délices d’une poignée de cinéphiles férus de kitscheries fantastiques et d’excentricités musicales. Tout au long des années 80, sous la bannière d’Empire Pictures, puis durant les années 90 sous l’égide de Full Moon Entertainment, Charles a mis en scène (parfois) et produit (le plus souvent) des séries B en règle générale fauchées, peuplées de monstres caoutchouteux, d’acteurs livrés à eux-mêmes et d’effets spéciaux s’essayant tant bien que mal à faire abstraction de budgets anémiques. Richard, quant à lui, s’est accommodé avec une aisance souvent déconcertante de ces conditions spartiates, sachant tirer le meilleur parti de modestes formations orchestrales (bien que certains films comme Metalstorm lui aient permis de bénéficier de moyens plus luxueux) et des synthés dont son œuvre regorge. Mais plus encore qu’un professionnalisme sans faille, c’est son amour jamais démenti pour le merveilleux et l’épouvante qui a poussé le compositeur à déployer toute son ingéniosité même sur les commandes les plus ingrates. Et Troll ne fait pas exception, bien au contraire.

 

Troll d'oiseau

 

Réalisé par le chef-maquilleur John Carl Buechler sous la tutelle sévère de Charles Band, Troll conte sur un mode plus ou moins décontracté les mésaventures d’un jeune garçon (du nom de… Harry Potter !), dont la famille a élu domicile dans un immeuble devenu le théâtre d’une féroce bataille entre une sorcière bienveillante et l’affreux Torok, un troll diabolique. Dans Cantos I, cependant, l’heure n’est pas encore au déchaînement des forces du mal, et Band met essentiellement cette ouverture à profit pour dévoiler l’un des thèmes majeurs de son score, une douce mélodie illuminée par l’association délicate des cordes et des synthés. Cette très jolie pièce, symbole d’un nouveau départ plein d’optimisme, sera mise à mal et bousculée tout au long de la partition par les charges toujours plus agressives du thème de Torok : cinq notes qu’un orchestre agité propulse en rafales successives et qui traduisent à merveille la ruse et la malignité de l’infect petit monstre.

 

Encore assez discrètes dans Cantos I, ces envolées maléfiques affirment leur souveraineté dès l’entame de Cantos II, véritable farandole de suspense ténébreux, de vertiges électroniques et de chuchotements d’outre-tombe que ne devrait pas renier Christopher Young. Mais c’est définitivement le génial Cantos Profanae qui fait basculer Troll dans une sorte de liturgie déjantée, celle-là même que semblaient promettre les titres des divers morceaux et leur agencement en longues suites parfaitement structurées. Accompagnées par des synthés d’une sobriété cristalline, une voix d’enfant, inquiète de l’imminence d’une tempête, s’élève en un filet gracieux. Comme en écho à ses fluettes mises en garde, un chœur démoniaque et railleur surgit abruptement pour clamer la gloire du Mal. Durant trois minutes ébouriffantes, c’est un Richard band malicieux qui va s’amuser à faire s’entrechoquer les forces en présence, au point de parfois les voir se fondre l’une dans l’autre, jusqu’à ce qu’une ultime explosion vocale atteste de la victoire sans appel des ténèbres sur la lumière.

 

Troll de costume

 

Une lueur d’espoir, pourtant, persiste à scintiller de son faible éclat. Si Cantos IV s’ouvre sur une reprise arrogante du thème de Torok, la musique prend bientôt une tournure plus élégiaque grâce à une harpe féérique et de superbes glissandi de cordes, qui viennent rappeler que le film de John Carl Buechler puise abondamment aux sources les plus folkloriques et pittoresques de l’heroic fantasy. Au passage, le thème du jeune Potter, qui n’avait plus guère tenté depuis Cantos I que de timides percées, aussitôt punies par de violents soubresauts sonores, réapparaît sous une forme moins insouciante que des bois mélancoliques teintent d’une tristesse diffuse. A lui seul, ce long morceau étincelant d’émotion suffirait à prouver que le talent de Band va bien au-delà de l’horreur criarde et des ambiances dissonantes, un registre auquel son nom reste, pour le meilleur comme pour le pire, irrévocablement lié.

 

C’est avec le grandiloquent Cantos V, balayé par la tempête promise, que s’achève Troll. Les cuivres, qui n’avaient jusqu’alors brillé que par leur discrétion, se déploient en rangs serrés pour soutenir des percussions quasi-martiales, tandis que les chœurs enflent dans d’impressionnantes proportions, se muant alors en puissantes clameurs belliqueuses. L’ambiance devient ici particulièrement sombre, sans la moindre intervention de ces parenthèses radieuses qui, même d’une manière fugace, assuraient aux précédents morceaux de salutaires bouffées d’oxygène. Les synthés eux-mêmes, souvent solidaires des héros désemparés par la paisible douceur de leurs sonorités, prennent l’auditeur par surprise en éructant des borborygmes grinçants. Implacable, sûr de ses effets dont il use avec un art consommé, Richard Band fait suivre à cet ultime tumulte musical un retentissant crescendo qui finit par trouver son point d’orgue dans un assaut choral déclinant vertigineusement. C’est peu de dire, après pareille tornade de violence, que l’on ne s’attendait guère à retrouver le thème du jeune Potter, qui marque l’obligatoire triomphe du bien sur le mal, même si les choses telles qu’elles se déroulent à l’écran s’avèrent plus nuancées : Torok, vaincu mais ruminant déjà sa vengeance, paraît disposé à reprendre derechef du service, ce qu’une (invraisemblable) suite lui permettra d’accomplir. Band, pour sa part, s’abstiendra prudemment, cédant sa place à un Carlo Maria Cordio nourrissant de coupables penchants pour de tonitruantes rythmiques pop saturées de guitare électrique.

 

Troll de dessin

 

Benjamin Josse

Benjamin Josse

Rédacteur
Les temps changent. A l'heure de la communication instantanée et du joug de la téléphonie mobile, on ne trouvera plus grand-monde pour s'étonner d'entendre quelque quidam dégingandé soliloquer à haute voix. Aussi incroyable que cela paraisse, il fut une époque où ces effusions publiques aimantaient moult moues désapprobatrices et sourcils orageusement froncés, à plus forte raison quand l'objet de tous ces regards courroucés fredonnait (mal) le thème de The 7th Voyage Of Sinbad et s'essayait (pour un déplorable résultat) à imiter les glouglous burlesques de La Soupe aux Choux. C'est ainsi que de fil cassé en aiguille tordue, le mal-aimé Benjamin trouva refuge dans le giron d'UnderScores, merveilleuse terre d'asile où, depuis lors, il se consacre à l'égoïste satisfaction des vices précités, et d'autres plus condamnables encore. Le moindre, assurément, n'étant pas de larder d'aiguilles trempées dans du curare une poupée grossièrement faite à l'effigie de Hans Zimmer, sa Némésis de toujours (« Si j'arrivais seulement à lui flanquer des cors aux pieds, je serais le plus heureux des hommes », confesse-t-il, l'oeil torve). Parce qu'il lui faut bien gagner sa croûte, ou plus exactement les quignons de pain moisis que le maître des lieux condescend à lui jeter pour tout salaire, il rédige de loin en loin d'étranges amphigouris dédiés à des scores d'exotique provenance. Ses collègues sont incrédules et les lecteurs baillent d'ennui, mais aux dernières nouvelles, il n'a pas l'intention de fermer boutique...
Benjamin Josse