The Matrix (Don Davis)

Rage against the machine

Décryptages Express • Publié le 16/10/2017 par

THE MATRIX (1999)The Matrix
Réalisateurs : Larry & Andy Wachowski
Compositeur : Don Davis
Séquence décryptée : Main Title / Trinity Infinity (0:00:00 – 0:06:35)
Éditeur : Varèse Sarabande

 

On l’a quelque peu minoré depuis lors, la faute à des suites foutraques qui lapidèrent la narration au profit d’un gloubi-boulga mythologique des plus fumeux et à la disgrâce brutale des ex-frères Wachowski, culbutés à bas de leur piédestal puis parqués sans autre forme de procès dans la léproserie hollywoodienne — mais à l’aube du nouveau millénaire, Matrix, cet OVNI tombé de nulle part, réussit à donner un spectaculaire coup de pied au cul d’une industrie qui, confite dans ses mauvaises habitudes, ronronnait bienheureusement. Il serait fastidieux autant que stérile de s’atteler à énumérer chacun des bouleversements d’ordre visuel ou thématique qui s’ensuivirent, à moins de raffoler des listes d’épicerie dont on ne voit pas la fin. Le premier de ces mini-séismes vaut néanmoins qu’on s’y attarde, l’un des rares, si ce n’est le seul du lot à n’avoir su garantir sa pérennité : le flou qu’entretiennent avec une habileté certaine des bobines introductives résolues à ne pas vendre la mèche au bout de quelques minutes.

 

A l’époque, le spectre séduisant d’un Dark City encore très frais dans les mémoires planait sur les images, étrangement verdâtres, de quelque mégalopole de cauchemar. Et pour cause : le dédale urbain dans lequel le spectateur se trouve jeté d’emblée recycle de larges pans des décors cyclopéens du film d’Alex Proyas. Là, des hommes en noir peu engageants, dont l’irruption soudaine jette un froid parmi les flics se préparant à envahir un immeuble décrépit, promettent un thriller nocturne et mangé de paranoïa. Mais davantage que le souvenir du néo-noir dopé aux pouvoirs psychiques, c’est la musique de Don Davis, aussitôt grandiloquente, fébrile dans le dialogue à bâtons rompus qu’elle chapeaute au cœur du pupitre des cuivres, qui atteste d’ambitions d’une tout autre portée. Les algorithmes tombant en une pluie drue augurent brièvement deux heures de matraquage de clavier par d’infatigables hackers, mais les rafales modernistes de l’orchestre entonnent un refrain bien différent. Un terrible péril se tient à l’affût, impossible à circonscrire au rictus sardonique des men in black partis en chasse. On ne se figure déjà plus la moindre échappatoire pour leur proie, une frêle liane resplendissante de cuir, esseulée et cernée.

 

Trinity Infinity

 

Mais l’indomptable Trinity ne manque pas de ressource. En quelques virevoltes narguant la gravité, elle se révèle super-héroïne. Loin toutefois du bariolage digne de l’arc-en-ciel inhérent à un bon millier de redresseurs de torts costumés, cette amazone-là s’épanouit dans un lavis semé d’embûches, où les fanfares tous biceps dehors ont cédé leur fauteuil à un piano stressé et à des plaintes électroniques au goût d’acier froid. Le menu fretin expédié sous des coups fulgurants, voici qu’un nouveau danger apparaît, bien plus redoutable à en croire le regard injecté d’angoisse de Trinity. Cuivres et cordes fusionnent leurs fiévreux efforts à seule fin d’exaspérer la menace mortelle que représente ce sinistre agent, dont le regard, qu’on devine de pierre malgré les lunettes fumées le dissimulant, apporte une dénégation cinglante à son allure très comme il faut d’expert-comptable. Don Davis abaisse tous les leviers, multipliant les hoquets de trompette, poussant les cors à répondre à ceux-ci en de convulsifs échos, laissant tout loisir à des glissandi féroces d’emporter sur leur passage les velléités même épisodiques d’une écriture plus traditionnellement hollywoodienne. Et le compositeur, ipso facto, de créer un monde nouveau.

 

Il aurait très probablement échoué sans le secours des Wachowski. Sa musique, telle qu’elle est déployée ici, congestionnée et chiche en mélodies porteuses, n’est pas de l’espèce qui abandonne à l’oreille du public d’indélébiles marques. Mais ces coups de force aux nerfs en pelote, brillant aggiornamento de l’avant-garde contemporaine où Penderecki, Ligeti et consorts donnèrent plus d’un ongle à ronger, ont trouvé dans le chaudron graphique de The Matrix le creuset que nul autre blockbuster, par la suite, n’a été capable de leur fournir. Notons bien que ce ne fut pas faute de piller le coffre au trésor : en presque vingt ans, combien de décalcomanies souffreteuses, de parodies fainéantes des tournoiements du bullet time ou du fameux saut de l’ange effectué par Trinity entre deux toits de building ? Aucune de ces tentatives souvent misérables n’aurait pu donner un petit frère au Main Title entêtant créé par Davis. La possibilité d’une lignée féconde avorta de toute façon dès l’année suivante, qui vit le triomphe de Gladiator et la consécration absolue d’un Hans Zimmer débarrassé de tous ses rivaux. Le temps d’emballer encore deux séquelles aux aventures de Morpheus et de ses séides costumés cuir, et le talentueux Don Davis, trop soupe au lait pour s’accommoder des nouveaux diktats d’Hollywood, tira pratiquement sa révérence. Si les machines, vainqueurs d’une humanité assoupie, règnent sans partage sur la Matrice, les porte-chéquiers de la Mecque du cinéma et la fashion music jouissent dans notre réalité d’une influence tout aussi vampirique.

 

Benjamin Josse

Benjamin Josse

Rédacteur
Les temps changent. A l'heure de la communication instantanée et du joug de la téléphonie mobile, on ne trouvera plus grand-monde pour s'étonner d'entendre quelque quidam dégingandé soliloquer à haute voix. Aussi incroyable que cela paraisse, il fut une époque où ces effusions publiques aimantaient moult moues désapprobatrices et sourcils orageusement froncés, à plus forte raison quand l'objet de tous ces regards courroucés fredonnait (mal) le thème de The 7th Voyage Of Sinbad et s'essayait (pour un déplorable résultat) à imiter les glouglous burlesques de La Soupe aux Choux. C'est ainsi que de fil cassé en aiguille tordue, le mal-aimé Benjamin trouva refuge dans le giron d'UnderScores, merveilleuse terre d'asile où, depuis lors, il se consacre à l'égoïste satisfaction des vices précités, et d'autres plus condamnables encore. Le moindre, assurément, n'étant pas de larder d'aiguilles trempées dans du curare une poupée grossièrement faite à l'effigie de Hans Zimmer, sa Némésis de toujours (« Si j'arrivais seulement à lui flanquer des cors aux pieds, je serais le plus heureux des hommes », confesse-t-il, l'oeil torve). Parce qu'il lui faut bien gagner sa croûte, ou plus exactement les quignons de pain moisis que le maître des lieux condescend à lui jeter pour tout salaire, il rédige de loin en loin d'étranges amphigouris dédiés à des scores d'exotique provenance. Ses collègues sont incrédules et les lecteurs baillent d'ennui, mais aux dernières nouvelles, il n'a pas l'intention de fermer boutique...
Benjamin Josse
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