The Piano (Michael Nyman)

La musique du coeur

Décryptages Express • Publié le 31/10/2016 par

THE PIANO (1993)The Piano
Réalisatrice : Jane Campion
Compositeur : Michael Nyman
Séquence décryptée : Refusal (0:48:15 – 0:50:04)
Éditeur : Virgin Records

 

Une voix nous murmure à l’oreille alors que nous ne l’entendons pas. Artifice merveilleux du cinéma : nous pouvons écouter Ada, bien qu’aucun des personnages de son histoire ne le puisse. Muette depuis l’accident qui a causé la mort de son mari, elle ne s’exprime qu’en s’asseyant derrière son piano. Une voix qu’on n’entend pas, mais qui nous parle, et une musique qu’on écoute mais qu’on pourrait tout aussi bien ne pas entendre. Car la musique de Michael Nyman pour la Leçon de Piano de Jane Campion se fait ironiquement l’écho du dispositif dans lequel la réalisatrice a choisi de placer son héroïne. Plutôt familier du répertoire baroque, auquel il applique une approche popularisée par sa collaboration avec Peter Greenaway, le compositeur est le premier surpris par la proposition de Jane Campion. La réalisatrice aurait aisément pu, comme c’est souvent le cas, puiser dans le répertoire romantique contemporain de l’époque du film. Mais la musique d’Ada ne doit appartenir qu’à elle, d’autant plus que c’est son actrice, Holly Hunter, qui l’interprète à l’écran, et Campion souhaite que la musique fasse le plus grand effet avec le minimum de notes. Voilà pourquoi l’approche minimaliste et répétitive du musicien intéresse la réalisatrice. Ecoutant des enregistrements de l’actrice jouant Bach et Brahms, le compositeur sent qu’il faut lui confier une musique plus méditative et lyrique – quelque chose de très éloigné de sa sensibilité habituelle. S’appuyant sur des mélodies du folklore de l’Ecosse – le personnage d’Ada en est originaire – Nyman développe quelques thèmes, tous confiés à Holly Hunter avant le tournage afin qu’elle puisse travailler les compositions qu’elle jouera devant la caméra.

 

Et c’est certainement dans l’effort que doit faire Nyman pour aborder un registre qui n’est pas le sien que se révèle la justesse du calcul de Jane Campion. Il honore à la lettre la commande : sa musique est lyrique, romantique mais moderne, sans tout à fait perdre cette pulsation mécanique répétitive qui est la signature du compositeur. Nyman a d’ailleurs tant de mal à l’abandonner qu’il négocie la permission de composer pour les aborigènes une musique qui lui corresponde mieux, mettant en avant le saxophone. Mais justement, cette inadéquation à la sensibilité du film sert idéalement le plus important : l’interprétation d’Holly Hunter. Au fond, la musique en elle-même n’a aucune importance. Hors des scènes où Holly Hunter joue à l’écran, elle est même utilisée assez maladroitement. Elle est cette voix d’Ada que l’on écoute mais qu’on n’a pas besoin d’entendre. La musique est le sismographe des sentiments changeants de la jeune femme. Des émotions parfois contradictoires, illisibles sur le visage de la comédienne, mais transmises par l’image de ses mains sur le clavier, parfois par un changement de registre musical.

 

Harvey Keitel et Holly Hunter

 

Ada s’assoit devant son clavier sous le regard de Baines, qui tombe un peu plus amoureux d’elle à chacune de ses visites. Il a piégé la jeune femme en lui proposant un marché : chaque fois qu’elle viendra jouer chez lui sur son instrument, elle pourra le racheter note par note. Ada est rapidement troublée par le regard de cet homme frustre en apparence, mais délicat avec elle, malgré les jeux érotiques sans détour qu’il impose à chacune des visites. Pourtant, Baines va devenir si amoureux et si sensible au langage musical d’Ada, qu’il en viendra à entendre et accepter qu’elle se refuse à lui. S’étant rapidement sentie en confiance, la jeune femme a vite délaissé les démonstrations scolaires pour se laisser aller à son répertoire personnel devant le colon. Méfiante lorsqu’il lui demande de jouer épaules nues, elle entame tout de même une pièce lente et songeuse. Une phrase musicale répétée qui traduit aussi bien le trouble d’être si proche de Baines qui se tient tout contre elle, comme si elle avait peine à se concentrer sur son instrument, que la spirale de désir dans laquelle elle avoue ainsi se sentir entraînée. Mais l’homme va trop loin. Ses caresses se font pressantes, et Ada leur répond en se mettant à marteler brutalement une danse impersonnelle et hors de propos. Comme on change de sujet dans une discussion prenant un tour déplacé. Baines, qui sait l’écouter, s’éloigne.

 

Peu importe les notes. Ce qui compte c’est le cœur. Et c’est celui d’Holly Hunter qui fait battre le piano de Michael Nyman. Lui l’a si bien compris qu’il éprouve le besoin de se réapproprier sa composition en substituant son interprétation à celle de l’actrice sur le disque sorti en 1993. On appréciera l’ironie du geste, de la part du musicien censé armer Ada d’une voix aboutissant à son émancipation de tous les carcans qui l’enferment. Une décision qui n’a sans doute pas étonné Jane Campion, lucide : « Michael était très motivé tout du long. Je pense qu’il sentait qu’il allait en tirer une petite fortune. » (1)

 

 

(1) « Michael was very motivated throughout. I think he knew he was going to make a small fortune out of it.” Propos de Jane Campion tirés d’un entretien à The Guardian, 30 juillet 2012.

Pierre Braillon

Pierre Braillon

Rédacteur
Sâche, ô Prince, qu'entre les temps où l'on jouait la musique des films en direct, et l'avènement des fils de Zim, il y eut un âge dont personne n'ose plus rêver, où les compositeurs enflammaient de leurs partitions les orchestres symphoniques et l'imagination des spectateurs. C'est alors que j'apparus, moi, Pierre Braillon, brigand, voleur, assassin, chroniqueur pour UnderScores. Laissez-moi vous conter ces jours de grande aventure !
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