James Newton Howard séduit sans briller à Pleyel

La tournée célébrant ses trente années de carrière faisait escale à Paris

Évènements • Publié le 21/11/2017 par

Il est toujours pour le moins curieux, pour ne pas dire déconcertant, de constater que certains passionnés de musique à l’image goûtent si peu l’expérience du live, préférant pour une raison ou une autre se tenir à l’écart des salles de concert en toutes circonstances ou presque… De notre côté, nous n’avons jamais caché notre enthousiasme à sortir de notre bulle le plus souvent possible. Et en ce vendredi 10 novembre, nous étions donc particulièrement heureux de nous presser devant l’entrée de la salle Pleyel. Faut-il y déceler également un effet de la crainte de voir l’événement purement et simplement annulé, comme ce fut malheureusement le cas entre autres à Genève faute, apparemment, d’engouement public ? Certains en tout cas sont venus de loin pour assister à l’événement, et dans le hall règne bel et bien cette petite effervescence qui préside à l’attente de voir quelques-unes de nos musiques préférées prendre vie sous nos yeux et nos oreilles.

 

Il faut dire que, comme il le précisera lui-même, James Newton Howard a lui aussi décidé de sortir enfin du confort de sa table de travail et de ses studios d’enregistrement pour venir à la rencontre de son public. On se souvient bien sûr de ses incursions au festival de Gand en 2012 et au gala du Hollywood in Vienna en 2015, à chaque fois en tant qu’invité d’honneur, ainsi que la direction d’orchestre d’un concert à Bilbao dès le mois de décembre de l’année passée. Mais à 66 ans, voilà le compositeur lancé dans une véritable tournée inaugurée le 6 novembre dernier au prestigieux Royal Albert Hall de Londres, un projet dont on imagine aisément qu’il a été vivement encouragé par son grand ami Hans Zimmer, qui poursuit sa propre aventure live en parcourant les grandes villes américaines et européennes depuis presque deux ans désormais. Détail amusant et, peut-être, révélateur : comme chez son confrère, en plus du traditionnel et très joli programme tout de noir et lettres dorées, un petit comptoir de merchandising propose tee-shirts, sweats et mugs estampillés du logo de la tournée. C’est ce dernier, sur grand écran et fond bleu, qui nous accueille d’ailleurs une fois confortablement installés dans la grande salle. Quelques minutes d’attente passé 20 heures et les musiciens, section après section, investissent tranquillement la scène sous quelques applaudissements impatients. Bientôt, ce petit monde s’accorde tandis que les lumières baissent doucement d’intensité…

 

James Newton Howard Tour

 

Chaleureusement accueilli, James Newton Howard fait alors son entrée, monte sur l’estrade, salue brièvement le public et se retourne vers l’orchestre pour lancer tout de go le thème principal de Fantastic Beasts And Where To Find Them (Les Animaux Fantastiques) en guise d’introduction. Le moteur du Czech National Symphony Orchestra est froid néanmoins, et les musiciens patinent un peu. Rien de grave cependant, le programme qui s’apprête à retracer les trente années de carrière cinématographique du compositeur ne fait de toute manière que commencer. Après quelques mots de bienvenue dans un français très approximatif qu’il dit avoir travaillé toute la journée, JNH exprime son plaisir d’être présent dans notre pays, et à Paris en particulier.

 

Le temps de lancer un « I love French music ! » à des spectateurs déjà conquis et nous entrons ensuite au cœur du sujet avec une longue suite issue de Snow White And The Huntsman (Blanche Neige et le Chasseur), assemblage de quatre séquences plus ou moins tronquées (Snow White, Escape From The Tower, Beach Warriors et Coronation), tandis qu’à l’écran derrière la scène sont projetées quelques images choisies. Même si la redécouverte de ces titres nous ravit, et que les interventions chorales de la sélection font leur petit effet, l’orchestre là aussi paraît quelque peu défaillant alors que quelques fausses notes plus ou moins discrètes fusent parfois de-ci de-là. On ne s’en apercevra réellement que lors de la seconde partie mais, plus encore qu’une supposée méforme des musiciens ce soir-là, c’est peut-être bien la question de l’amplification qui se pose ici une nouvelle fois. Quid de sa nécessité réelle, en particulier dans un lieu tel que Pleyel ? Et en cette première partie de programme, le mixage en direct est-il parfaitement équilibré ? On peut certainement en douter lorsqu’on en vient à supposer que certaines imperfections de jeux devraient de toute évidence se retrouver noyés dans la masse orchestrale plutôt que mises en avant malgré elles.

 

James Newton Howard Tour

 

Quoi qu’il en soit, la soirée se poursuit avec une deuxième longue suite extraites de différents épisodes de la saga The Hunger Games : Katniss et Peacekeepers de Catching Fire (L’Embrasement), Rebels Attack de Mockingjay – Part 2 (La Révolte – Partie 2), le tout conclu par le fameux et glorieux chant Horn Of Plenty dont la présence ici n’est avant tout qu’emblématique puisque le titre, certes arrangé par le compositeur, n’est pas de sa création. Mais un nouveau doute nous assaille alors : lors du montage projeté retentit la voix de Donald Sutherland lançant un sonore « Happy Hunger Games ! And may the odds be ever in your favor ». Effet garanti à ce moment précis du morceau, mais on se plaît alors à penser que cet artifice bien inutile sera une exception. Hélas ! Avec la sélection suivante consacrée au Peter Pan de P.J. Hogan et constituée de la belle et délicate Fairy Dance, l’excellent et enlevé Flying ainsi que Peter Returns, des dialogues beaucoup plus présents se font entendre avec l’image et viennent, disons le carrément, gâcher considérablement la magie musicale aux oreilles de ceux qui sont avant tout là pour la laisser les ensorceler. Quel dommage, franchement !

 

Fort heureusement, cet arrière-goût désagréable s’efface immédiatement lorsque, par la suite, James Newton Howard entreprend d’évoquer sa fructueuse collaboration avec M. Night Shyamalan et s’assoit brièvement au piano pour expliquer la création de sa partition pour Signs (Signes) au travers d’un petit motif de trois notes ascendantes, une idée que le réalisateur aurait plébiscité immédiatement. Se dévoile alors le génial et saisissant Main Titles du film complété par des portions des deux parties de The Hand Of Fate. Même si elle est loin d’avoir l’impact de l’original (les cuivres, notamment, manquent de percutant, et le problème de l’amplification persiste), l’interprétation du Czech National Symphony Orchestra s’avère plutôt satisfaisante. Le cinéma de Shyamalan est ensuite salué de nouveau par deux morceaux extraits de The Sixth Sense (Le Sixième Sens), Suicide Ghost et Cole’s Secret, malheureusement pollués par de nouveaux dialogues, et enfin le majestueux final (Flow Like Water) de The Last Airbender (Le Dernier Maître de l’Air) tandis qu’à l’écran défilent des scènes de toutes les collaborations entre les deux hommes. Le panache et l’ampleur orchestrale et chorale de l’extrait ravit à l’évidence le public.

 

James Newton Howard Tour

 

La séquence suivante est d’abord l’occasion pour James Newton Howard de rendre un hommage appuyé à son ami Lawrence Kasdan. Ce dernier devait d’ailleurs être présent ce soir-là, comme annoncé dès le mois de juin dernier, mais sa venue aura au dernier moment été empêchée, le réalisateur-scénariste préférant, et c’est bien normal, demeurer auprès de sa femme, souffrante. Reste qu’à la lecture du programme nous étions d’emblée dubitatifs quant à la sélection censée représenter ce qui est sans aucun doute l’une des partitions les plus riches et abouties du compositeur : le Main Title et The Wedding semblaient en effet constituer un choix un peu réducteur au regard de la richesse de Wyatt Earp, mais il n’était pour autant pas question de bouder notre plaisir… Las ! La quasi omniprésence des effets sonores et dialogues durant les deux séquences montrées à l’écran s’emploie à contrarier purement et simplement les émotions propres à cette superbe musique.

 

Nul doute que le public, dans sa très grande majorité, ne trouve rien à redire à cela, mais nous sommes quelques-uns à regretter amèrement ce genre d’artifice qui lorgne clairement vers le ciné-concert : au sein d’un programme tel que celui-ci, l’image est déjà en soit une diversion bien suffisante, et il serait avisé d’éviter soigneusement de lui adjoindre l’élément sonore. C’est en vérité peu de dire que cette séquence est, contre toute attente, la très grande déception de la soirée… James Newton Howard, lui, achève finalement la première partie avec un Hanging Tree surprise : la superbe chanson de The Hunger Games: Mockingjay – Part 1 (Hunger Games : la Révolte – Partie 1) est entonnée par une soliste, bientôt soutenue par l’orchestre et les chœurs, devant un simple lever de soleil rougeoyant qui à l’écran achève cette fois de donner une substantielle intensité à l’ensemble, le tout étant récompensé par des applaudissements nourris.

 

James Newton Howard Tour

 

Vingt minutes d’entracte, le temps d’échanger nos premières impressions, et nous voici tous de retour dans la salle, non sans quelque appréhension quant à la suite des festivités. Cela démarre plutôt bien avec la suite de Dinosaur (Dinosaure) constituée de quelques accords de Inner Sanctum et du très démonstratif The Egg Travels pour lequel le Czech National Symphony Orchestra et le Cinematic Art Choir déploient de belles sonorités. A l’occasion du King Kong composé pour Peter Jackson, James Newton Howard se fait ensuite pédagogue pour nous démontrer, si besoin en était, l’apport émotionnel de la musique sur une scène précise, en l’occurrence ici celle, toute de délicatesse, qui voit Kong retrouver Ann Darrow au beau milieu d’une avenue de New York. Partiellement montrée d’abord sans musique (ni bruitages), la même séquence est ensuite interprétée en direct (mais avec, cherchez l’erreur, les quelques effets sonores du film, fort heureusement très limités) avant que l’orchestre n’entame un Captured remuant et percutant sur fond d’attaque de chauves-souris géantes.

 

Soucieux de présenter les différentes facettes de sa carrière, comme il l’explique volontiers, JNH ne pouvait sans doute se permettre d’escamoter complètement ses nombreuses musiques écrites pour des comédies légères et/ou romantiques : il introduit ainsi lui-même au piano la longue séquence musicale prévue par le joli thème principal de Dave (Président d’un Jour), un film dont l’argument brièvement exposé par le compositeur sera l’occasion pour lui d’une petite pique politique savoureuse. Il rejoint dans la foulée l’estrade pour diriger un extrait du célébrissime Pretty Woman et la courte mais pétillante poursuite de My Best Friend’s Wedding (Le Mariage de mon Meilleur Ami), deux choix évidents formant qui plus est un parfait prétexte à présenter la kyrielle de films mettant en scène l’actrice Julia Roberts et sur lesquels JNH a travaillé.

 

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M. Night Shyamalan est à nouveau à l’honneur ensuite avec un bel extrait (The Gravel Road) de The Village où le premier violon de l’orchestre substitue son instrument à celui d’Hillary Hahn, mais c’est au bout du compte sans doute le superbe Tarawa de Snow Falling On Cedars (La Neige Tombait sur les Cèdres) et ses chœurs majestueux (le Cinematic Art Choir nous régale en cet instant) qui emportent le gros lot, une révélation sans doute pour nombre de spectateurs qui découvrent ici cette formidable partition. James Newton Howard explique d’ailleurs volontiers que ce projet, méconnu, demeure l’un des plus beaux pour lesquels il a travaillé, l’un des plus difficiles aussi, et qu’il lui tient toujours particulièrement à cœur aujourd’hui. Et les confidences du compositeur ne s’arrêtent pas là. Au cours d’une délicieuse et drolatique séquence d’animation qu’il accompagne seul au piano, il évoque ses débuts de jeune musicien et comment un simple album solo paru dans l’anonymat le plus complet et tiré à quelques exemplaires seulement va provoquer sa rencontre, déterminante pour sa carrière, avec la superstar de l’époque, Elton John. Intitulée The Limitless Possibilities Of Life (littéralement, les possibilités infinies de la vie), cette parenthèse plutôt inattendue et intimiste restera assurément pour tous l’un des plus inoubliables moments de la soirée.

 

Mais ce n’est pour l’heure pas encore celui de rendre les armes. James Newton Howard enchaîne ainsi avec deux extraits (London et Solomon Vandy) de sa non moins excellente partition pour Blood Diamond, dominés la voix de la chanteuse sud-africaine Velile Mchunu. Puis c’est au tour de la Harvey Dent Suite, assemblée à partir de sa participation à The Dark Knight de Christopher Nolan, d’emballer le public. Comment alors ne pas s’amuser à comparer ce que JNH, compositeur discret, précis et méticuleux, donne à entendre ici avec ce que la rock star Hans Zimmer, co-auteur de la partition, propose lui-même de sa propre contribution lors de son show. A chacun de juger… Enfin, pour boucler la boucle comme on dit, James Newton Howard clôt son programme officiel avec une nouvelle longue suite tirée de Fantastic Beasts And Where To Find Them. Et il y a incontestablement beaucoup de panache dans cette sélection constituée des morceaux Inside The Case, You’re One Of Us Now, The Occamy et Newt Releases The Thunderbird. Le tonnerre d’applaudissements et la standing ovation qui s’ensuivent témoignent en tout cas de l’enthousiasme des spectateurs, bien décidés à en redemander. La chose est bien sûr prévue, et le compositeur revient donc sur scène pour deux rappels préparés, d’abord la majestueuse suite de concert de Maleficent (Maléfique) légèrement tronquée dans son final pour être complétée par le lumineux The Queen Of Faerieland, puis le superbe lyrisme du thème principal de The Prince Of Tides (Le Prince des Marées). Derniers saluts et James Newton Howard se retire en coulisses, cette fois définitivement.

 

James Newton Howard Tour

 

Il ne fait aucun doute que cette seconde partie se sera révélée bien plus authentiquement satisfaisante que la précédente, qui soufflait le chaud et le froid tout du long. On y note d’abord la quasi absence de dialogues pendant les extraits de films (seul My Best Friend’s Wedding en aura pâti quelque peu), et il n’est pas impossible que le mixage de l’amplification, qui est étonnamment apparu nettement plus équilibré, ait été peaufiné dans l’intervalle. D’une manière générale, la technique semble ne pas être le point fort de la tournée si on en juge également par des jeux de lumière permanents et, avouons-le, plutôt inutiles à nos yeux, ainsi que des ratés dans la mise en valeur tant sonore que visuelle des jeux solistes (à plusieurs reprises, un projecteur censé désigner le musicien ratera sa cible). Et si le Czech National Symphony Orchestra n’a pas été parfait, loin s’en faut, les musiciens sont dans leur ensemble loin d’avoir démérité et il suffisait de se rapprocher d’une manière ou d’une autre de la scène pour percevoir un son direct bien plus flatteur pour eux et dont on se plaît à penser qu’il aurait été également de toute évidence plus adéquat pour nous. L’amplification n’était sans doute pas un service à nous rendre à tous…

 

Enfin, côté programme, on peut toujours faire la fine bouche et regretter l’absence de titres pourtant assez importants tels que Flatliners (L’Expérience Interdite), The Fugitive (Le Fugitif), Waterworld, The Postman ou même Grand Canyon, dont la fanfare aurait assurément fait son petit effet. Mais au vu d’une soirée aussi généreuse (environ trois heures, pause comprise) pour une carrière aussi riche, on peut difficilement reprocher à James Newton Howard un quelconque manque de clairvoyance dans ses choix, et ce malgré la (petite mais indélébile) frustration concernant Wyatt Earp. Au bout du compte, et malgré de vraies réserves donc, ce concert nous aura bel et bien gratifié de très beaux moments et se sera avéré d’une fort appréciable convivialité. Pour l’heure et en attendant, qui sait, un nouveau rendez-vous avec le compositeur, on s’en contentera bien assez.

 

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Florent Groult

Florent Groult

Rédacteur en chef adjoint
Né en 1974, originaire de Normandie, Florent Groult grandit au contact de la musique classique et, par trois coups de baguette (le King Kong de 1933, Forbidden Planet et Jaws) assénées au travers d'un écran TV, est touché assez tôt par la magie du cinéma. Il était sans doute inévitable que les deux finissent un jour ou l'autre par se conjuguer en une seule et même passion. Ce sera chose faite en 1993, à l'occasion de la sortie française du Dracula de Francis Ford Coppola. Fasciné dès lors par l’interaction entre musique et image qui lui révèle des horizons infinis de découvertes, il rejoint d'abord les membres de l’association caennaise CinéScores, contribuant modestement à leur fanzine et leur émission de radio sur une antenne locale (1994-1999), avant de participer à la création de l'association Colonne Sonore / L'Ecran Musical (1999-2002). En 2008, il co-fonde avec Olivier Desbrosses- UnderScores : le Magazine de la Musique de Film pour lequel il occupe depuis le poste de rédacteur en chef adjoint. En 2011, il contribue à l'ouvrage collectif intitulé John Williams : Un Alchimiste Musical (Editions L'Harmattan) et signe ses premières notes de livret pour le label spécialisé Music Box Records. Il devient par ailleurs cette même année membre de l'International Film Music Critics Association (IFMCA). La passion plus que jamais intacte et vivace, l'aventure continue aujourd'hui...
Florent Groult
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